Algérie: aimée, îcone libre et insoumise, l’actrice s’en est allée
L’actrice algérienne aux multiples talents et facettes, Biyouna, de son vrai nom, Baya Bouzar, est décédée mardi 25 novembre à Alger a 73 ans, suite à une longue maladie. Elle était hospitalisée à Alger. Dès son entrée dans la carrière professionnelle, au début des années 70, elle se voir offrir la chance par la Télévision algérienne de tourner dans un feuilleton signé du scénariste et réalisateur Mustapha Badie tiré d’un roman de Mohamed Dib, Al Hariq ( L’Incendie).
Le coup d’essai est un coup de maître. Dans un pays assoiffé de créations qui racontent son histoire, l’adhésion du public est immédiate.Cette série a connu un succès phénoménal auprès du plus large public comme peut en rêver un réalisateur et son armée d’interprètes. Dans un entretien accordé au magazine français Télérama en 2028, Biyouna avouait sa fierté d’avoir rencontré cette immense réussite : « Chaque fois que ça passait à la télé, il n’y avait plus personne dans les rues. Mon personnage était une mégère pas apprivoisée du tout. On me surnommait “la Folle”.

Vingt ans plus tard, Biyouna et l’Algérie vont affronter un autre incendie. Et cette fois ce n’était pas de la fiction. Au début des années 90, le pays est réellement à feu et à sang en raison d’une guerre faite à la société par le terrorisme islamiste. Avec pour projet, de prendre par la force tous les pouvoirs et instaurer une république fondamentaliste.
Fidèle au poste durant « la décennie noire »
Alors qu’elle aurait pu être tentée par l’exil au moment où son pays était devenu un enfer pour la pensée, l’expression libre et pour la vie « normale » tout simplement, Biyouna choisit de rester debout dans son pays avant de penser à son propre sort . Jusqu’à ce que l’hydre terroriste soit vaincue par la résistance et la résilience héroïque du peuple algérien. L’artiste est restée sur un navire qui brûlait et tanguait entre les flots et les flammes .
Demeurer fidèle au poste ce n’était pas une option facile durant ces années terribles où les intellectuels, les créateurs, les faiseurs d’opinion, les journalistes tombaient comme des mouches à tous les coins de rues sous les rafales ou les coups de couteaux des tenants du fondamentalisme religieux. Mais le choix de Biyouna collait si bien à sa personnalité faite de courage et d’engagement en faveur de la vie.
Au sortir de cette terrible décennie noire qui avait fait 200 000 morts, l’actrice a pu expliquer lorsqu’elle était interrogée par les médias pourquoi elle était restée alors que la tempête faisait rage :« Je n’ai jamais abandonné le peuple algérien, je suis restée même pendant les attentats nous avons dépassé la peur ensemble. Quand j’ai tourné dans les rues avec Nadir, des femmes se sont mises aux fenêtres et elles m’ont crié : “Merci, Biyouna ! Merci pour l’oxygène !” »
Au début des années 2000 la fille d’Al Aquiba est de plus en plus sollicitée par le cinéma. Sa notoriété prend une autre envergure à partir du moment où elle s’installe en France. Au fur et à mesure qu’elle trouvait sa place sur la scène internationale certains n’ont pas hésité à la comparer à Rossy de Palma, l’actrice préférée du grand réalisateur espagnol Pedro Almodovar. Tant elle avait la même gouaille, la même audace et les mêmes ingrédients qui font aimer une actrice par le grand public dans son propre pays et bien au-delà de ses frontières. Les Algériens et les Algériennes aimaient sa malice que ne cachait pas sa voix grave et orageuse.
Ces dernières semaines, ces derniers jours, dans Alger la Blanche, sa ville de coeur, sa racine profonde, son puits d’inspiration inépuisable, bruissaient les inquiétudes sur sa santé. On la savait malade et en lutte contre un cancer des poumons tenace et destructeur. Cependant, tant qu’ils avaient des nouvelles d’elle, ses compatriotes continuaient de prier pour une issue positive. Mais depuis que la nouvelle de sa disparition est tombée, ce mardi 24 novembre, les hommages n’ont pas cessé. Ceux des gens simples, comme ceux des hommes et des femmes qui l’on connue dans un cadre professionnel : acteurs, actrices, réalisateurs, producteurs, journalistes. Voire des célébrités qui ont croisé son chemin lors des événements dont elle était la tête d’affiche.
L’Algérie officielle n’a pas manqué elle aussi d’évoquer cette disparition. Ainsi le président Abdelmadjid Tebboune a confié «sa tristesse après la perte d’une des célébrités de la scène culturelle» Alors que la ministre de la Culture, Malika Bendouda, s’est exprimée via un communiqué : » Tu n’étais pas seulement une artiste : tu étais une mère pour l’art, tu as incarné la symbolique de la femme algérienne, tu as exprimé le souffle de la rue et l’esprit de la création, jusqu’à devenir un miroir reflétant les traits de notre histoire, de nos rêves, de nos douleurs et de nos joies. »
Extrait de « À mon âge je me cache encore pour fumer « . Une des plus belles prestations de Biyouna
Dans le long parcours cinématographique de Biyouna , certaines oeuvres sont très marquantes. Leïla et les autres, de Sid Ali Mazif (Algérie, 1978), Le Harem de Madame Osmane, de Nadir Moknèche (Algérie, 2000), Viva Laldjérie, de Nadir Moknèche ( Algérie, 2004), Bleu, Blanc, Rouge, de Mahmoud Zemmouri (Algérie, 2004), À mon âge, je me cache encore pour fumer, de Rayhana (Algérie, 2017), La fille de Belleville, de Rachid Bouchareb (Algérie, 2018)… Elle a également tourné dans 29 séries, feuilletons et téléfilms en Algérie et en France entre 1974 et 2023. Sa dernière apparition au cinéma était en 2018 dans le film français Le Flic de Belleville où elle incarnait Zahra la mère de Omar Sy.
@Fayçal CHEHAT

Commentaires